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Le mythe des propriétaires âgés qui votent

Martin Bergeron

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Il existe un mythe très tenace en politique municipale à Montréal à l’effet que ce sont les propriétaires plus âgés qui élisent une administration parce qu’ils votent plus que les autres. Encore la semaine dernière, un commentateur politique populaire répétait que les médias sociaux joueraient un rôle négligeable dans l’élection à venir parce qu’ils ne rejoignent pas vraiment les propriétaires âgés qui, eux, vont aller voter le 3 novembre prochain.

C’était peut être vrai du temps de Jean Drapeau, mais ce n’est pas ce groupe qui a le plus voté en 2009, et rien n’indique que l’élection de cette année pourrait être différente. Une analyse détaillée des résultats de la dernière élection démontrent que cette affirmation ne tient pas la route.

Les locataires votent autant (ou aussi peu) que les propriétaires

Le mythe des propriétaires âgés qui votent repose d’abord et avant tout sur une lecture fiscale de la politique municipale. L’argument va comme suit: puisque les villes ne collectent ni impôt sur le revenu, ni taxes sur la consommation mais perçoivent des revenus basés sur la valeur foncière, il est logique de croire que ce sont les propriétaires qui vont vouloir déterminer ce que l’on fera de leurs taxes.

Voyons voir ce que ça donne dans la réalité en commençant par un tableau qui compare les deux districts ayant le plus de propriétaires à Montréal avec les deux qui en ont le moins. Pour rendre les résultats encore plus significatifs, le tableau présente également la moyenne pour l’ensemble de Montréal dans chaque catégorie, et garde le facteur âge à peu près constant:

Proprios

 

L’exemple de Pierrefonds-Ouest est assez frappant: il s’agit du district où l’on retrouve le plus de propriétaires à Montréal, mais il compte quand même le 2e taux de participation le plus faible en 2009, se situant à 9,1% en dessous de la moyenne pour l’ensemble de la ville. En comparaison, le district de Darlington a  eu un taux de participation de 1% supérieur à Pierrefonds-Ouest même s’il s’agit du district où il y a le moins de propriétaires à Montréal.

Au deuxième rang dans chaque catégorie (propriétaires-locataires), le taux de participation est à peine plus élevé à l’Ile-Bizard que dans Ste-Marie. On notera au passage qu’il s’agit également du district le plus riche (Ile-Bizard) et le plus pauvre (Ste-Marie) de Montréal, ce qui ne semble pas non plus influencer la participation électorale, contrairement à la perception populaire.

Il est utile également de noter que tout l’arrondissement de L’Ile-Bizard ne compte que sur 12 780 électeurs alors que Ste-Marie en a 16 012.

Ces résultats ne sont pas le fruit d’un faible échantillon non plus. Ainsi, parmi les vingt districts montréalais ayant plus de 35% d’électeurs qui sont propriétaires, le taux de participation était en moyenne de 41,7% comparativement à 39,4% pour l’ensemble de Montréal.

Compte tenu du nombre relativement faible de propriétaires à Montréal, il ne faut donc pas exagérer leur importance au sein dans l’électorat.

L’apathie des jeunes vs. le sens civique des plus vieux?

Autre mythe tenace en politique municipale: les jeunes ne s’y intéressent pas, mais les plus vieux, eux, ne manqueraient jamais une occasion de voter. Ici, il est intéressant d’établir des comparaisons entre deux districts d’un même arrondissement pour vérifier si, toutes choses étant égales par ailleurs, la présence de davantage d’électeurs de 65 ans et plus a fait en sorte d’augmenter le taux de participation.

65ans+

 

Dans les deux arrondissements cités, même s’il existe un écart de presque 10% dans le pourcentage d’électeurs ayant 65 ans et plus entre les districts, la différence au niveau du taux de participation demeure négligeable. Ajoutons dans le cas d’Anjou que le pourcentage de propriétaires semblait favoriser le district Ouest également, mais les deux facteurs combinés n’ont rien fait pour améliorer le taux de participation.

Encore une fois, si l’on regarde l’ensemble des districts de Montréal, on se rend compte qu’avoir une population plus âgée n’est pas forcément gage d’un meilleur taux de participation.

Ainsi, par exemple sur les 11 districts ayant plus de 18% de leurs électeurs âgés de 65 ans et plus, 4 districts ont des taux de participation supérieurs à la moyenne montréalaise, 4 autres si situent tout près de la moyenne, et 3 districts ont des taux de participation plus faibles que la moyenne.

Si on lit la même situation dans l’autre sens, on constate que parmi les 20 districts ayant obtenu les meilleurs taux de participation, 9 d’entre eux ont une population de 65 ans et plus supérieure à la moyenne, alors que les 11 autres en ont un nombre moins élevé que la moyenne montréalaise.

La réalité des locataires plus jeunes qui votent

Mais alors, si les locataires votent autant que les propriétaires et les plus jeunes autant que les plus vieux, qu’en est-il de la combinaison des deux? Après tout, peut être y’a-t-il une chimie qui opère lorsqu’on réunit les deux conditions, c.à.d. être propriétaire ET plus âgé qui fait en sorte qu’on ira voter davantage que les autres?

Afin de tester le mythe des « propriétaires âgés qui votent » à son mérite, j’ai d’abord sélectionné trois districts qui feraient le bonheur des tenants de cette théorie: trois districts où l’on retrouve amplement de propriétaires d’âge mur. Puis, j’ai également sélectionné trois autres districts où ces mêmes théoriciens traditionnels croiraient trouver un désert de participation électorale, c.à.d. beaucoup de jeunes locataires qui ne paient pas de taxes foncières, et qui ont donc certainement d’autres choses à faire que d’aller voter lors du scrutin municipal.

District idéal

 

La conclusion est claire et limpide: la comparaison entre les deux groupes donne un résultat inversement proportionnel au mythe véhiculé. Les locataires plus jeunes ont voté en 2009 au moins autant, sinon plus, que les propriétaires âgés. Certaines comparaisons sont carrément saisissantes:

  • Les blocs appartements d’Hochelaga ont « battu » les cottages et bungalows de St-Laurent par une marge de 4,4%;
  • Sault St-Louis à Lasalle a le nombre de propriétaires et de personnes âgées qu’il faut, mais mobilise tout de même 5,7% de moins de ses électeurs que Villeray;
  • Les « petits jeunes » de l’est du Plateau sont sortis massivement et ont envoyé aux urnes 8,6% de plus d’électeurs que la machine électorale de St-Léonard;
  • Côte-de-Liesse a plus de la moitié de ses électeurs qui sont propriétaires, Villeray moins du quart…mais c’est Villeray qui l’emporte par une marge de 14,5%!

Conclusions

Les résultats de l’élection 2009 démontrent clairement qu’il est faux de prétendre que les propriétaires plus âgés constituent la clientèle qui vote le plus. Or, rien ne semble indiquer que cette élection ait été une aberration, et que nous pourrions nous attendre à un résultat différent cet automne.

Malgré tout, je demeure convaincu que de nombreux commentateurs politiques, professionnels ou non, continueront de véhiculer ce mythe au cours des prochains mois.Pour ma part, je vais continuer d’informer les lecteurs de ce blogue en me basant sur des faits plutôt que des impressions.

J’aurai l’occasion de revenir sur les véritables facteurs qui influencent le taux de participation dans les cadre de mes articles portant sur l’analyse politique au cours des prochaines semaines.